Le contexte politique en Italie
Lors des élections législatives de septembre 2022, l’Italie a basculé à droite. Avec un taux de participation limité à 63 %, une part importante des électeurs s’est abstenue, laissant ainsi le champ libre à l’extrême droite dirigée par Giorgia MELONI. Depuis maintenant deux ans et demi, cette dernière est au pouvoir et poursuit son projet politique visant à asseoir l’hégémonie culturelle des droites et à maintenir leur consensus politique.
Dans cette optique, le gouvernement Meloni a entrepris plusieurs réformes. Afin de mieux refléter son orientation idéologique basée sur la méritocratie, le ministère de l’Éducation a été renommé « ministère de l’Éducation et du Mérite ». De plus, le discours politique insiste fortement sur les questions identitaires et le durcissement des peines, dans le but d’adopter une politique plus répressive en matière de sécurité. Sur le plan économique et social, le gouvernement a engagé une réduction des dépenses publiques, au risque d’accentuer les inégalités. En parallèle, des réformes constitutionnelles sont en préparation, avec l’objectif de renforcer le pouvoir exécutif. Enfin, le système éducatif est également visé par ces réformes. En mettant l’accent sur le mérite individuel, le gouvernement remet en cause le modèle éducatif fondé sur l’égalité des chances, risquant ainsi d’accroître les disparités entre les élèves en fonction de leur origine sociale.
le contexte de notre séjour : la formation LIED
En février 2025, dans le cadre du deuxième volet du cycle de formation « Lutte contre les Idées des Extrêmes Droites », co-portée avec le Cnajep, nous nous sommes rendus à Rome pour suivre nos partenaires du CSV Lazio (Centres de Service Volontaire) et rencontrer des intervenant·e·s clé·e·s sur nos sujets. Il s’agissait d’une visite d’étude portée par les Ceméa via nos bourses de mobilités Erasmus+ « Education des adultes ».
Claudio TOSI, éducateur, formateur et président du Ceméa del Mezzogiorno, nous a accueilli et a coordonné notre séjour avec une grande implication.
Les objectifs de ce séjour-formation étaient les suivants :
- Observer les démarches et pratiques mises en place par les partenaires italiens auprès de publics en situation de vulnérabilités, dans un contexte de gouvernement d’extrême droite.
- S’inspirer d’actions et d’analyses des associations partenaires italiennes pour construire un argumentaire et un plaidoyer à destination des personnes extérieures au monde des Associations de Jeunesse et d’Education Populaire, et des membres du réseau pour faire face à des situations liées à la montée des extrêmes droites.
- S’entrainer à répondre et communiquer pour la défense des valeurs fondamentales face à la montée de l’extrême droite.
Jour 1 (mardi 11 février) : politiques éducatives, société et économie.
Le matin, nous avons rencontré Anna D’AURIA, professeure et parent du Movimiento di Cooperazione Educativa (MCE). Né en 1951, ce mouvement est composé d’enseignant·e·s et de formateur·ice·s partageant la méthodologie de la Pédagogie populaire de Célestin et Elise Freinet, enseignante de français dans le milieu du XXe siècle.
Quel est le projet politique des droites pour leur hégémonie culturelle ? sur quel récit la droite fonde-t-elle ses politiques scolaires ?
Le ministère de l’Éducation et du Mérite promeut une école autoritaire avec une approche « zéro tolérance » dans le but de restaurer l’autorité du maître et de l’institution scolaire.
Tout d’abord, il s’appuie sur une pédagogie de l’humiliation comme « facteur de croissance fondamental pour éduquer les étudiants ». Ensuite, le Ministère de l’éducation et du Mérite entend réformer l’évaluation, dans le cadre de l’école méritocratique et sélective. La méritocratie est un système politique, social et économique dans lequel le mérite détermine la hiérarchie. Malgré son principe initial égalitaire, la méritocratie aboutit à un renforcement des castes sociales. Les immigrés par exemple, ne bénéficient pas de l’égalité des chances que sous-entend le « mérite ». Par la réforme de l’évaluation, le Ministère de l’éducation et du Mérite se réfère à l’évaluation du comportement intégrée sous forme de « note de conduite ». Si un élève obtient une note inférieure à 6/10 en comportement, il seraautomatiquement exclu de l’admission à l’examen final du deuxième degré. Ainsi, « un élève brillant mais indiscipliné ne sera pas admis en classe supérieure, quels que soient ses mérites dans les études ». Le gouvernement Meloni souhaite également établir une loi sur la sécurité du personnel scolaire,incluant undurcissement des sanctions pour les agressions contre le personnel scolaire, et la mise en place d’une journée nationale d’éducation et de prévention contre la violence à l’égard du personnel scolaire, célébrée annuellement le 15 décembre.
Une autre réforme du ministère de l’Éducation et du Mérite vise à adapter l’école aux exigences du marché. Un exemple concret en est le lycée « Made in Italy », né de la coopération entre le Ministère de l’Entrepreneuriat et du Made in Italy ainsi que le Ministère de l’Éducation et du Mérite. Son objectif est de développer des compétences entrepreneuriales spécifiques à la promotion et à la valorisation des secteurs de production du Made in Italy.
De plus, le ministre de l’éducation a annoncé une réforme des programmes scolaires. En se concentrant uniquement sur l’histoire de l’Italie, l’école permettrait de renforcer l’identité italienne et le sentiment d’appartenance à la patrie.
Par ailleurs, le gouvernement Meloni souhaite créer une autonomie différenciée en fonction des régions.Lesrégions décideront du recrutement du personnel de l’école, des relations de travail et des contrats, de l’allocation de personnel aux établissements. Cependant, les inégalités éducatives et territoriales augmenteront, ce qui met en danger l’unité culturelle et politique de l’école de la République. En effet, les régions les plus pauvres auront moins de ressources pour lutter contre le décrochage et l’échec scolaires. Cette réforme pose aussi un risque de subordination de l’école aux choix politiques de la région.
Il est important de souligner que le nombre des établissements scolaires a été réduit. La fusion des écoles et l’augmentation du nombre d’élèves par école qui en découle compromet le travail de direction pédagogique et rend la coopération entre les enseignants plus difficile.

Comment agir ?
Pour nous opposer aux politiques régressives qui conditionnent les résultats de l’éducation et de l’action scolaire, il est en notre pouvoir de travailler pour une pédagogie de l’émancipation. C’est le principal outil pour contrer la culture de la subordination et de l’intimidation.
L’après-midi, nous avons été en compagnie du réseau Sbilanciamoci qui rassemble 55 organisations de la société civile. Né en 1999, Sbilanciamoci analyse la loi budgétaire du gouvernement dans le but de construire un point de vue commun sur les priorités des dépenses publiques, en tant que réponse collective aux attaques contre la protection sociale, les services publics, la démocratie, la fragmentation sociale, l’appauvrissement et l’augmentation des inégalités. C’est dans cette démarche que les membres du réseau proposent des politiques économiques, sociales et environnementales plus équitables et inclusives.
Quelles sont les actions de Sbilanciamoci ?
Dans le cadre de la « contre-finance », 102 propositions concrètes et immédiatement réalisables ont été faites en novembre 2024, pour un peu plus de 54 milliards d’euros.
De plus, chaque année en septembre, Sbilanciamoci organise un contre-forum de discussion et de débat collectif sur la défense des droits, de la dignité du travail, sur la protection du bien-être, sur l’économie verte et sur l’économie sociale et solidaire.
Chaque année également, Sbilanciamoci et Greenpeace rédigent un rapport sur les dépenses militaires en Italie et en Europe. Ils demandent également au gouvernement une réduction de 20 % des dépenses militaires. Une grande partie de la campagne de Sbilanciamoci se tourne vers l’arrêt du réarmement. Il s’agit notamment de réduire les dépenses militaires aux niveaux national et mondial, de taxer les profits supplémentaires de l’industrie militaire, réduire les fonds destinés aux missions militaires à l’Etranger. Les ressources libérées seraient utilisées pour les dépenses sociales et environnementales.

Comment agit Sbilanciamoci ?
Afin de mener à bien ces propositions, les membres de Sbilanciamoci réalisent des actions de plaidoyers auprès des décideurs publics (législateurs, administrateurs locaux, etc.). Ils diffusent ensuite leurs démarches aux des citoyens pour les sensibiliser et renforcer l’action populaire.
Jour 2 (mercredi 12 février) : droits, prévention, violence et genre.
Notre deuxième jour de formation a commencé avec l’intervention de Sara BAGLIVI, formatrice au Ceméa del Mezzogiorno de Rome, conseillère et référente Prévention du centre antiviolence.
Sara nous a partagé des informations concernant les fonctionnement des centres anti-violence et des maisons de femmes.
Les premières « maisons de femmes » sont nées en 1964 en Californie puis dans les années 1970 en France, Allemagne et Italie, dans un contexte où les femmes au foyer subissaient des violences de genre. Les « maisons de femmes » servent de refuge.
Les centre anti-violences sont libre et gratuit, les équipes sont des « opératrices anti-violence », qui ont reçu une formation spéciale mais ne sont pas nécessairement des psychologues. En effet, l’assistance n’est pas uniquement psychologique, mais aussi sociale, politique, et basée sur le fait de faire sentir aux femmes qu’elles ne sont pas seules. Par des interview periodiques, les femmes peuvent avoir un suivi continu : assistance légale, lien avec les services sociaux, avec la recherche de travail, la scolarité des enfants…
En Italie, on évite de dire qu’une femme est victime de violence de genre ; on dit qu’elle a subi des violences. Cette approche, en mettant l’accent sur l’action, aide la personne à mieux intégrer l’idée qu’elle peut s’en sortir.
Nous avons également échangé avec Sara sur la récupération du féminisme par des collectifs de femmes d’extrême droite, comme c’est la cas en France avec le collectif Némésis. En Italie, Eugenia Roccella, l’actuelle ministre de la « famille,la natalia e le pari opportunita » ( ministre de la famille, la natalité et de l’égalité des chances ) était engagée dans les mouvements féministes des années 70, notamment dans l’occupation du Governo Vecchio à Rome. Cela contribue à créer de la confusion sur les idées du gouvernement Meloni et à diviser les forces féministes.
Jour 3 (jeudi 13 février) : immigration, antagonisme, étudiants.
Le matin, nous rencontré Augusto VENANZETTI, membre de la Casa dei Diritti Sociali (Maison des Droits sociaux). Il a abordé la question des migrations au sein de l’Italie et de l’Europe.
Pendant deux décennies, le centre-droite a fait de l’immigration le centre de sa propagande politique en créant une narration déformée, en s’appuyant sur la thèse de l’invasion. L’Italie y est présentée comme le camp des réfugiés de toute l’Europe. Le migrant y est décrit comme une personne dangereuse, un terroriste potentiel qui vole nos emplois et souhaite islamiser notre société.
Ce discours ne correspond pas à la réalité. Dans les faits, en 2023, l’Italie occupe la 12e place pour le nombre de réfugiés en Europe. Le nombre de migrants irréguliers équivaut à 1% de la population, ce qui est tout à fait en ligne avec les principaux pays européens. Il est important de souligner que les migrants exercent des emplois largement refusés (aides-soignants, femmes de ménage, travailleurs agricoles, serveurs, magasiniers…) et que leur contribution à la richesse est nettement supérieure aux coûts. Dans une population italienne fortement vieillissante et en déclin démographique, les migrants sont une ressource de main d’œuvre plus que précieuse. La guerre contre les immigrés que mène la droite (qui ne semble pas avoir d’autres arguments à présenter) est donc en totale contradiction avec les faits et les besoins qui se manifestent sur le terrain.
Malgré cela, les droits des migrants sont limités : ils sont généralement sous-payés, ont du mal à trouver un logement, à inscrire leurs enfants à l’école et se confrontent à des démarches administratives complexes. La législation italienne constituait déjà un obstacle à l’intégration et à l’inclusion sociale des migrants avant l’élection de Meloni, et son arrivée au pouvoir n’a rendu leurs conditions que plus difficiles. Sous la complaisance de Von der Leyen (en quête de soutien pour sa réélection), Meloni a renouvelé l’accord avec la Libye pour bloquer les départs. Cet accord s’accompagne de la création de camps de détention dans des conditions inhumaines et de l’oppression de la milice et de la criminalité organisée libyennes envers les réfugiés innocents. Meloni a conclu un autre accord avec l’Albanie pour y créer deux centres de détention, jugés illégaux par la cour italienne qui ne reconnaît pas l’Albanie comme un pays « sûr ». En effet, les centres en Albanie violent ouvertement les procédures et les normes du droit international. Ils ne garantissent pas la protection juridique au mépris des droits humains fondamentaux. Ainsi, à trois reprises, les migrants amenés en Albanie ont été rapatriés en Italie. Meloni a ouvert un conflit politique avec la justice italienne, l’accusant de comploter pour renverser son gouvernement.D’autre part, le gouvernement de Meloni sabote les opérations des navires de sauvetages en Méditerranée des ONG. Il a également adopté quatre décrets violant les droits des migrants.

C’est dans ce contexte que les associations œuvrant pour la défense des migrants, comme la Casa dei Diritti Sociali, insistent bien sur le fait qu’il n’y a aucune invasion en Italie, que les migrants doivent être accueillis conformément aux normes du droit international, que les conditions inhumaines des centres de renvoi doivent être abolies, afin que les droits humains soient toujours préservés. Leur action consiste également à dénoncer les politiques qui coupent les fonds à tout le circuit de l’accueil, de l’éducation et de l’inclusion sociale, qui visent à freiner l’interaction naturelle entre les étrangers et les locaux.
Nous avons passé l’après-midi au sein du lieux Spintime, en compagnie de Carlo MASSI, représentant du réseau étudiant des lycées et universités, et Beatrice TOBACCO, membre de Rete Solid. Les échanges, modérés par Claudio TOSI, portaient sur les lois du gouvernement Meloni qui empêchent la parole et les manifestations. De manière générale, les protestations sont de plus en plus réprimées et criminalisées, il y aussi d’avantage de protection pour les policiers qui sont couverts par l’anonymat , et plus de pouvoir discrétionnaire donné à la police.
Les mesures prises en direction du monde étudiant vont dans le sens de la criminalisation des actions étudiantes et de la discipline (par exemple, via la mise en place d’une note de comportement qui peut empêcher un·e étudiant·e de valider son année).
Nous avons eu le sentiment que les mouvements anti fascistes sont plus unis en Italie qu’en France.
Nous avons conclu la journée par une visite du lieux, et particulièrement du média étudiant dont les locaux sont à Spin Time et avons pu réfléchir sur la phrase « L’acceuillance est la nouvelle résistance » en découvrant une pièce dédiée à un musée mêlant installations artistiques et histoire de l’accueil de populations et des occupations de lieux à Rome.




Sources de l’article :
Les informations proviennent de supports transmis par nos partenaires italiens.
Sites internets des organisations rencontrées :
https://www.cemeadelmezzogiorno.it/principi-e-metodologia
https://www.facebook.com/spintimelabs/?locale=fr_FR
Crédits photos de l’article : Antoine Potor, @praoto__
